Folie Pourpre - Chapitre 12

Contenu Sensible : Folie, Mort Animale

Après avoir assisté au départ de Bia, Alexis et Dié pour Éraches, Raul et Katerin retournent dans la salle de culte rassembler leurs affaires. Leurs gestes sont lents, comme engourdies, alors qu’elles luttent contre l’appréhension à l’idée de revoir le Manoir. Après avoir vérifié pour la quatrième fois qu’il n’oublie rien, Raoul passe son sac par dessus son épaule et va à la porte de la salle commune.

« On pourrait p’t-être…voir comment Fine se remet ? Hier a pas été facile. »

Katerin acquiesce en passant son sac en bandoulière, caressant par réflexe la poche où est rangée sa flûte. Elles sortent alors et se dirigent vers l’habitation des meunières.

Elles les trouvent debout, en train d’entretenir la roue à aube du moulin, comme si de rien n’était. Quand les meunières les voient, elles leur font signe de les attendre, finissent de remettre en place une des pales de la roue puis viennent les voir.

« Désolée pour mon comportement hier. J’espère que je ne vous ai pas apeurées… » La voix de Fine est hésitante, mais son regard franc.

Katerin hausse les épaules à son habitude, pour contrer les souvenirs. « Oh, vous savez, les prophéties ça ne nous fait plus si peur. Surtout à côté de ces oiseaux de malheur- »

Béatrice l’interrompt avant qu’elle ne finisse sa phrase. « Et puis Fine n’avait pas aussi bien dormi depuis des mois ! Elle ne m’a pas réveillée en hurlant, ça change. »

Katerin et Raoul hochent la tête avec un sourire forcé. Elles sentent que les meunières se voilent la face, qu’elles ne veulent pas voir la vérité. Sur un signe de Raoul vers son sac, Katerin prend une grande inspiration.

« Béatrice, Fine…est-ce que vous voulez qu’on vous rende la statuette ? »

« Non, c’est bon, elle est mieux avec vous. » La réponse de Fine est immédiate, sèche derrière des apparences polies.

Bien sûr…

Kat et Raul les remercient, puis prennent congé pour cacher leur gêne et leur inquiétude. Elles se dirigent vers le centre du village dans un silence pesant, chacune ruminant ses pensées sombres. Elles retrouvent Andrée qui les attend sur la place. La charpentière a l’air fatiguée, les traits tirés, mais elle est prête, un sac assez lourd sur les épaules. Elle les salue d’un geste de la main et avance à leur rencontre.

« Au manoir, donc ? » Sa voix confirme qu’elle a peu dormi, mais elle fait des efforts visibles pour le cacher.

La ménestrelle et le marin lui répondent d’un simple signe de tête, légèrement tendues. La remarque de Bia leur reste en tête. « Ne t’éloigne jamais trop d’Andrée, je lui fais pas entièrement confiance. » Son air épuisé n’aide pas, et la même crainte leur traverse l’esprit. La menuisière sera-t-elle la porte d’entrée de la Folie dans les Brantes ? Si les meunières ne suffisent pas…

Avec un effort conscient pour repousser ces pensées, elles partent en direction du manoir de Nervine, espérant profiter du temps clément pour avancer le plus possible dès la première journée, voire atteindre le Manoir, maintenant qu’elles connaissent le chemin.

Longeant en silence le sentier qui quitte le village, elles arrivent assez vite au niveau de la maison de Mark et Joquie. Raul ralentit le pas avant de se tourner vers la maison. Il lève la main pour leur faire signe de l’attendre. « J’veux juste voir comment va Mark, il a pas eu non plus une journée facile hier. »

Il a enterré sa femme, que son fils avait tuée.

Il quitte le sentier pour se diriger vers le corps de ferme, remarquant au passage que les poules n’ont pas été libérées, ni les volets ouverts. Il avance malgré tout jusqu’à la porte et toque sans discrétion, appelant en même temps. « Mark ? C’est Raul, comment qu’ça va aujourd’hui ? »

Le silence lui répond de l’intérieur de la maison, brisé par les poules caquettant derrière lui, impatientes qu’on leur ouvre leur enclos. Le marin jette un regard à ses compagnons, haussant les épaules devant leurs regards interrogateurs. Puis il toque à nouveau avec plus de force, et la porte s’entrebâille.

Il passe la tête à l’intérieur, attendant que ses yeux s’habituent à l’obscurité tout en appelant à nouveau Mark, d’une voix plus hésitante. À mesure que ses yeux distinguent l’intérieur de la pièce, un mauvais pressentiment émane des formes qu’il devine. La cheminée est bien visible, éclairée directement par la lumière passant l’encadrement de la porte, mais le reste n’est que formes sombres entremêlées. Puis il cligne des yeux et voit enfin pleinement la pièce. Tout est sens dessus-dessous, saccagé.

La table qu’il s’attendait à voir près de la porte est jetée en travers du mur de l’autre côté de la pièce, et comme à moitié brisée. Le plan de travail est par terre, le chaudron renversé. L’armoire-lit est éventrée, il y a du tissu et de la laine dans la moitié de la pièce, éparpillées avec les bocaux qui étaient sur l’étagère.

Raul s’avance lentement, avec un sentiment de stupeur surréaliste, et ouvre les volets pour y voir plus clair. Il voit alors l’autre aspect du chaos ambiant. Tout ce qui est en bois a brûlé, de grandes traces noires déformant les contours et les couleurs. Rien n’est intact. Et Mark n’est nulle part. Pour s’en convaincre, peut-être aussi pour sortir de son étonnement, Raul appelle doucement. « Mark ? » Pas de réponse. Il entrouvre légèrement ce qu’il reste de l’armoire-lit, déplace quelques objets, soulève la table, mais il doit très vite se rendre à l’évidence qu’il n’y a pas d’endroit où le fermier pourrait se cacher.

Alors il ressort en trombe, face aux regards inquiets de ses compagnons. Il prend une grande inspiration à l’extérieur, secouant la tête pour chasser le chaos oppressant du logement.

« Il est pas là. Mark est pas là ! »

Kat et Andrée le rejoignent en hâte. « Comment ça, pas là ? » Il s’écarte de la porte pour les laisser passer la tête à l’intérieur. « Oh bordel. » Kat recule aussitôt, choquée, pendant qu’Andrée observe plus longtemps. La ménestrelle la regarde avec attention serrer l’encadrement de la porte au point que ses phalanges deviennent blanches, avant de s’éloigner à son tour.

La charpentière pose la question qu’elles se posent toutes. « Qu’est-ce qu’on fait ? Il faut prévenir le village. »

Avant que Katerin n’ait le temps de répondre, Raul prend les devants. « Je vais retourner au village et y rester. Les villageoises vont probablement essayer de le retrouver, elles auront besoin de toutes les personnes disponibles. » Kat rencontre son regard sombre, et devine un soulagement à l’idée de ne pas aller au manoir. Elle hoche la tête. « Entendu, fais ce que tu peux. »

Elles transfèrent des vivres du sac de Raul vers les leurs, puis le regardent retourner vers le village. Sa démarche empressée cache mal son soulagement. Katerin sent son cœur s’alourdir mais évite de se demander à quel point elle est elle aussi réticente, au fond, à retourner au manoir.

Puis elle jette un œil vers la charpentière, tournée vers le chemin qu’elles doivent emprunter mais le regard dans le vide. Sa respiration est presque haletante, et Katerin ne peut réprimer un frisson quand l’idée lui vient que le regard d’Andrée n’est pas dans le vide, mais plutôt braqué vers le Manoir, aussi irrésistiblement qu’une boussole. Est-ce son imagination ou est-ce que c’est un sourire qu’elle voit sur le visage de la charpentière ?

Le Manoir. L’origine ?

Elle pose sa main sur l’épaule de sa compagne, peut-être plus brusquement que nécessaire, mais la villageoise ne sursaute pas, prenant au contraire le temps de cligner lentement des yeux, d’effacer toute trace de sourire, puis de se tourner vers Katerin doucement. Elle soutient son regard quelque temps, alors que sa mâchoire se crispe et que ses sourcils se froncent, marquant à nouveau des rides d’inquiétude et faisant disparaître toute sérénité de son visage. Puis, comme si elle revenait seulement à elle, elle parle avec une voix peu assurée. « On y va ? »

Katerin opine brièvement, gardant la charpentière à l’œil quand elles retournent vers la route, laissant la maison abandonnée et les caquètements des poules derrière elles. La ménestrelle voit sa compagne jeter une unique fois un regard dans la direction qu’elle pense être celle du Manoir, avant de réajuster son sac, se frotter les mains l’une contre l’autre nerveusement et regarder ses pieds. Puis elles se mettent en route sur le chemin qui a mené le groupe aux Brantes trois très longs jours plus tôt, s’enfonçant dans la forêt et un silence tendu.


Après plusieurs heures sur le chemin, puis de longues heures à longer un sentier à peine visible entre les racines et les buissons épais, Katerin et Andrée arrivent, les jambes trempées et tremblantes, au bord de la plaine entourant le Manoir. Le soleil est à peine visible par-dessus la cime des arbres de l’autre côté de la plaine, découpant la silhouette du bâtiment et de tous les oiseaux qui volettent autour. Quand Andrée s’apprête à faire un pas de plus, Katerin l’arrête d’une main sur l’épaule.

« Tu comptes quand même pas dormir là-dedans ? »

La charpentière se retourne lentement, surprise. Elle se frotte les mains nerveusement. « Je n’ai jamais vraiment dormi dehors… C’est si inhabitable que ça à l’intérieur ? »

La ménestrelle la toise lentement, se rappelant d’une vie, il n’y a pas si longtemps, où elle même n’aurait pas imaginé dormir en forêt en plein automne. Et pourtant, l’idée du froid, de l’humidité et des bruits inconnus l’attire infiniment plus que d’avoir le toit du Manoir au-dessus de sa tête. Elle réprime un frisson en se rappelant les événements de la dernière fois, et regarde sa compagne avec franchise.

« Oui. Tu verras demain, tu comprendras. » Elle prend une grande inspiration en jetant à nouveau un regard vers le bâtiment. « Il y a de quoi rendre n’importe qui folle, là-dedans. » Puis elle fait un signe du menton vers la forêt. « Si ça te va, je propose même qu’on s’éloigne pour faire le camp. J’ai pas envie d’entendre ces oiseaux croasser au-dessus de nos têtes toute la nuit. »

Andrée la regarde longuement, l’air à la fois contrariée et effrayée, puis hoche finalement la tête. Elle fait demi-tour, puis, caressant légèrement un tronc comme pour se rassurer, jette un regard en arrière vers le Manoir. Elle réprime un frisson puis retourne sous le couvert des arbres, suivie de Katerin.


Assises en tailleur autour d’une bonne flambée, Katerin et Andrée croquent généreusement dans leurs miches de pain encore fraîches, tout en essayant d’oublier la présence du Manoir à quelques minutes de marche à peine. Elles parlent à voix basse par dessus le chant crépitant des flammes. Katerin tente de parler sereinement, de sujets le plus lointains possibles de la Folie.

« Je me demandais, Andrée, j’ai trouvé qu’il y avait peu d’animaux domestiques, aux Brantes. Je me doute que c’est pas facile de faire pâturer, en forêt, mais je me serais attendue à plus de chiennes, au moins ? J’en ai vu aucune…»

Andrée regarde un instant dans le vide, bougeant les doigts en comptant dans sa tête. « C’est vrai qu’en ce moment… Y a d’autres fermières que Joquie et Mark, et au total elles ont 2 truies et un porc. On les partage entre tout le village, quand on les abat, c’est que pour les jours de fête. La plupart ont des poules aussi, on manque pas trop d’œufs. Et puis il y a les chevaux du relais de messagères, mais ils sont pas vraiment à nous. Mais des chiennes, c’est vrai que ça fait longtemps… Paola en avait une, y a des années de ça. » Son regard se perd dans les arbres et la pénombre. « Rive, elle s’appelait, je crois ? C’était peut-être le diminutif de quelque chose. »

Katerin ferme les yeux et laisse passer le silence quelques temps. Quand elle les rouvre, les flammes s’y reflètent avec douceur. « La Comtesse de Bois d’Or aimait beaucoup les animaux. Elle avait plusieurs chiennes, et nourrissait probablement la moitié des chattes de la ville ! Et c’est sans compter les oiseaux… Je crois que sa mère était palefrenière, en tout cas elle savait y faire avec les bêtes. »

Andrée la laisse se perdre dans ses esprits, tout en attisant un peu le feu avec une branche pas très longue. La ménestrelle finit par reprendre la parole comme si elle ne s’était pas arrêtée. « Quand j’étais à la cour de la Comtesse, y avait une chatte écaille-de-tortue qui passait souvent dans l’aile du château où était ma chambre. Je lui laissais une assiette de lait, et parfois elle m’apportait des souris ou des rats, un peu comme en échange… » Sa voix devient étouffée, alors qu’elle sent sa gorge se serrer en repensant à la fin de son histoire. « Le jour de la Folie, j’ai bien vu qu’elle était pas à l’aise, elle s’était cachée en boule sous ma couchette. Elle a fini par sortir par la fenêtre – j’étais qu’au premier, mais ça m’impressionnait toujours de la voir sauter de plusieurs mètres comme si de rien n’était – peu de temps avant que tout se déclenche. »

Elle prend une longue inspiration, ne comprenant pas son besoin soudain de parler de ça mais décidant de lâcher prise complètement. « Quand le château a été pris d’assaut, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, ça a été un chaos total. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser que ça devait être la même chose que ce qu’il s’était passé à Éraches quelques semaines auparavant…mais bien plus violent. La ville a bien failli partir complètement en flammes, les personnes atteintes étaient enragées au-delà de tout. » Un sourire triste assombri son visage. « Elle n’aime pas que je le présente comme ça, mais si Bia n’avait pas été là, j’y serai passée. La Comtesse aussi d’ailleurs… »

Sa voix s’étrangle et elle sent ses yeux se mouiller. « Quand je suis retournée dans ma chambre le lendemain, depuis les caves où on étaient planquées, derrière la porte à moitié calcinée, roulée en boule sur ma paillasse, y avait la petite chatte. Son corps tout doux était…complètement immobile. Quand je l’ai soulevée, lentement, j’ai vu qu’une grande tache de sang s’était répandue sur mon lit. Elle avait été blessée dehors et était…revenue mourir dans ma chambre. »

Katerin renifle alors que les larmes coulent pour de bon. « C’est con que ce soit ce qui m’a rendue le plus triste, cette journée, non ? Mais après la Folie et le chaos de la veille, ce petit corps froid et immobile c’était tellement… tellement concret. Et ce qui est encore plus con c’est que quand je l’ai enterrée, je m’en suis voulu de ne pas lui avoir donné de nom. Ça avait toujours été « la chatte », ou « minette », mais elle avait beau avoir dormi plusieurs fois dans ma chambre, elle n’avait pas de nom ! » Elle reprend sa respiration difficilement et s’essuient les joues. « Alors quand je l’ai enterrée, je lui ai donné un nom pour la première fois. Je l’ai appelée « Belle ». C’est le pire nom possible pour une chatte, on est d’accord, mais j’étais épuisée, j’avais peur, j’avais pas d’idées. »

Le flot de paroles et les larmes se calment enfin, et Katerin regarde fixement le feu en respirant lentement. Andrée se met accroupie pour se rapprocher d’elle, et lui pose une main sur l’épaule. « Je trouve que c’est pas un mauvais prénom, moi. Elle a eu de la chance d’avoir une humaine qui voulait prendre soin d’elle. »

Katerin croise son regard où une lueur de bienveillance sincère perce malgré la fatigue et l’inquiétude visibles. Les mains caleuses de la charpentière lui râpent la main quand Andrée la prend dans les siennes. « Et on est toutes les deux là pour faire en sorte que les Folies ne se reproduisent pas, justement. Je sais qu’on se connaît pas depuis longtemps, et que je vous ai pas donné que des raisons de me faire confiance, mais au fond ce que je veux c’est comprendre et aider. »

Andrée repose lentement la main de la ménestrelle sur ses genoux puis retourne de l’autre côté du feu. Katerin se frotte légèrement la main par réflexe, et y remarque une trace sombre qui s’écaille facilement. Elle prend une grande inspiration, secoue la tête pour faire partir les dernières bribes de souvenirs puis lève les yeux vers la charpentière.

« T’es blessée, Andrée ? » Elle montre la trace laissée par la main de la charpentière, qui pourrait être du sang séché.

Cette dernière regarde ses mains et les frotte dans un mouvement devenu habituel à Katerin à force de l’avoir vue faire toute la journée. « Je crois pas, mais… j’ai la peau très très sèche depuis quelques jours. C’est peut-être les températures qui diminuent… »

« Qu’est-ce que tu me dis pas, Andrée ? » Katerin essaie d’avoir un ton délicat et patient, mais le récit qu’elle vient de faire l’a laissée à vif et épuisée, et le ton traînant de la charpentière la glace.

Son interlocutrice la regarde longuement en se frottant les mains, cherchant les mots, ou alors le courage. « Je sais pas trop comment dire ça… C’est pas que mes mains qui sont sèches. J’ai aussi tout le temps soif, depuis quelques jours. Sauf quand je travaille, mais alors je fais n’importe quoi. Je casse des poutres pourtant tout ce qu’il y a de plus solide, je tranche au mauvais endroit, je manque de démancher ma doloire… »

« Dol… C’est la grosse hache avec la lame pas dans l’axe que tu utilisais hier quand on est passée devant chez toi ? »

« Oui, ça. C’est la première fois que ça m’arrive ! Elle avait aucun signe d’usure en plus. Mais le pire, c’est la soif. »

La voix de la charpentière meurt dans le crépitement des flammes, qu’elle fixe avec intensité. Katerin sent un frisson descendre le long de son dos, annonçant l’invasion de son esprit par un mauvais pressentiment. Elle fixe elle aussi les flammes dansantes. Elle laisse ses pensées donner des formes aux flammes, les taches noires sur Anthelme, Alexis et Paola rejoignant dans une ronde menaçante les yeux fous de Mark et les paumes d’Andrée qui se frottent, lentement. Elle ferme les yeux, écoute les bruits de la forêt par delà les flammes.

« Dormons. »

Bonne nuit. À demain…


La porte du Manoir est demeurée entrouverte depuis leur dernière visite, et grince quand elles l’ouvrent avec insistance. L’air à l’intérieur est aussi immobile que toujours, moite et poussiéreux. Katerin interrompt Andrée quand elle commence à entrer.

« Juste une chose. On nous a dit que tu avais fabriqué quelques meubles pour le Comte, à l’époque. Tu peux en dire plus ? »

La charpentière lui jette un regard surpris, puis réfléchit un instant. « Principalement une table. J’avais une commande pour des dimensions très précises, et presque aucun ornement. J’ai peut-être réparé quelques chaises ou autre, aussi. »

« Cette table, on t’avait dit ce qu’il comptait en faire ? »

Andrée plisse les yeux pour se concentrer. « J’ai jamais parlé au Comte directement, on m’a juste dit qu’elle irait dans son bureau. J’ai proposé d’y rajouter des tiroirs, pour ranger des manuscrits, mais non. »

« Et tu sais pourquoi c’est à toi qu’on a demandé ça, plutôt qu’à des menuisières plus…nobles ? Sans offense, hein. »

Andrée hausse les épaules. « Pas de souci, je suis jamais que la charpentière du village. Je fais bien mon travail mais la corporation se fout pas mal de si je fais des choses prestigieuses ou pas. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs. Une charpentière de la ville aurait bien pu refuser une commande aussi simple. Ça, et puis on m’a bien fait confirmer que j’utiliserai du bois provenant de Nervine, ça avait l’air important. Alors que bon, il est pas réputé pour…quoique ce soit. Mais fallait que ça vienne d’ici. »

« Et tu as respecté ces instructions ? »

Le regard de la ménestrelle ne quitte pas Andrée, qui rougit légèrement. « Euh… j’ai utilisé mon stock de bois personnel, donc la plupart devait être de la forêt autour, oui, mais j’ai pas particulièrement fait attention. Pour une table aussi simple de toute façon… pourquoi tu me demandes tout ça ? »

Katerin prend une lente inspiration en regardant vers l’intérieur du Manoir, essayant de gagner en assurance. Puis sans se retourner, elle entre et fait signe à Andrée de la suivre.

« Je vais te montrer pourquoi tout de suite. »

Elles empruntent le grand escalier au fond du hall d’entrée, frissonnant au moindre craquement du Manoir autour d’elles. Une fois au palier, Kat montre le plancher vermoulue à Andrée et lui signifie de faire attention où elle marche, n’osant pas briser le silence. Elle aperçoit déjà, ou peut-être qu’elle les imagine, les pulsations de lumière violette en provenance du « bureau » du Comte.

Kat prend son courage à deux mains et chassent les souvenirs de sa dernière venue pour écarter le rideau qui ferme le bureau. Elle fait juste un pas à l’intérieur, et quand elle entend Andrée la suivre, tend la main devant elle.

« La table. »

La Table.

Les chandeliers, les flashs violets, la carte sont encore là. Kat semble voir que la tache sur la carte n’est pas visible, tout comme elle ne l’était pas quand elles sont venues la première fois, à peine une semaine plus tôt.

« Andrée ? »

La charpentière cligne des yeux, et Katerin pousse un soupir audible de soulagement.

« Pardon, tu avais l’air comme hypnotisée. »

Possédée.

Comme Bia avant elle.

« Pas vraiment. Très curieuse, oui. Un peu terrifiée, aussi. » Andrée frotte légèrement ses mains l’une contre l’autre, et s’approche lentement du centre de la pièce. Katerin la voit enjamber le trou dans lequel Bia avait failli tomber, puis tendre la main vers la table.

« C’est ma table, ça ? »

« De ce que je sais, oui. » Katerin trouve l’ambiance de la pièce beaucoup plus oppressante maintenant qu’elle a une idée précise de ce que représente ce qu’elle contient.

« Et la carte… ? »

« C’est la région. Avec Nervine au centre. » Elle fait un effort conscient pour se rapprocher de la table. « Et une zone plus brillante que le reste. »

Katerin se tient au bord de la table et hésite. Elle devine tout juste la tache tentaculaire en surbrillance au centre de la carte, luisant un instant avec chaque flash violet. Elle a du mal à en discerner les contours, et sait qu’il suffirait de frôler la carte pour que la tache apparaisse pleinement, comme la dernière fois. Mais elle compte bien ne pas le faire cette fois-ci.

Andrée se tient de l’autre côté de la table et regarde la carte. Kat la regarde, attendant de voir si elle va distinguer la tache, si elle va comprendre par elle-même ce qu’elle représente.

L’attention de la ménestrelle est attirée par un bruit de froissement de tissu. Ses yeux vont de la table, à la menuisière, à l’origine du bruit. Le rideau à l’entrée de la pièce est en train d’osciller légèrement, puis son mouvement ralentit jusqu’à s’arrêter complètement.

Un mètre devant lui, un homme regarde vers la table, puis vers les intruses. Il porte une riche tenue de voyage élimée jusqu’à la trame, et des cheveux gris secs essayent de s’échapper de sous un chapeau à bord fin. Un sourire trop grand s’ouvre lentement sur son visage. Il s’avance vers la table, le parquet grinçant en protestation. Andrée a toujours le regard rivé sur la carte.

Le sourire du Comte n’illumine pas ses yeux sinistres, qui se braquent sur Katerin. Il continue de sourire quand il parle d’une voix lente et éraillée. « Bien-ve-nue chez moi. Chez lui. »

Chez moi.

Puis un murmure. « Vous avez apporté ce que nous voulons. C’est bien. »

Très bien.

Il tend lentement la main vers la carte. Katerin voudrait l’arrêter, l’en empêcher, mais elle est pétrifiée. Aucun de ses membres ne lui répondent, seul ses yeux suivent lentement le mouvement inexorable du Comte. Elle entend son cœur battre une fois. Puis le long doigt de l’homme touche la carte en son centre.

Une explosion de lumière violette aveugle soudain tous les sens de Katerin. Elle tombe en arrière, les yeux crispés de douleur, les mains sur les oreilles. Le noir derrière ses paupières vibre sans pitié, ses oreilles scintillent sans cohérence, enfin la douleur à l’arrière de son crâne explose quand sa chute lui fait heurter le parquet.

Pendant un instant, elle oublie. Le Manoir, la carte, la Folie, la peur et la tristesse. Pendant un instant, il n’y a que la surprise et la douleur. Puis un murmure s’insinue dans son esprit, lentement.

C’est ce que nous voulons.

Puis un autre bruit, paniqué celui-ci. « Katerin. »

Elle entrouvre les yeux. Tout scintille, pendant que sa vue revient lentement. La douleur reste, le reste revient. Elle voit à nouveau la pièce, les flashs violets. La table. Et le visage d’Andrée à quelques pouces du sien, l’air paniquée. « Katerin ! »

« Katerin, ça va ? »

Un murmure ? Merci, Katerin.

« Katerin ? »

Elle reprend enfin ses esprits, cligne des yeux pour en chasser les papillons lumineux qui virevoltent sans relâche, secoue lentement la tête. Passe sa main à l’arrière de son crâne puis la ramène devant. Pas de sang, c’est déjà ça. Enfin elle tourne son regard vers la menuisière, la voyant floue. « Hmm ? »

« Katerin, qu’est-ce qu’il t’a pris ? » Une main passe dans son dos. « Tu peux t’asseoir ? » Elle pousse sur ses jambes pour s’adosser au mur. Sa vision se stabilise, et le visage d’Andrée lui apparaît dans toute son angoisse.

Kat articule difficilement une phrase en même temps que la menuisière. « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Andrée a l’air bien décidée à entendre sa réponse d’abord. Alors Katerin prend une inspiration et tente. « Le Comte…il m’a surprise. » Elle regarde la menuisière un instant. « Il m’a fait peur. »

Andrée secoue la tête sans comprendre. « Tu penses pouvoir te lever ? » Kat hoche la tête doucement et s’agrippe à ce qu’elle peut. La menuisière lui passe à nouveau un bras dans le dos pour l’aider. « Alors tu vas pouvoir peut-être me dire d’où tu sortais ça. »

La ménestrelle se relève sur des jambes tremblantes, la douleur à l’arrière de son crâne lui fait plisser les yeux. Elle balaie son regard autour d’elle un instant puis le pose sur la table. Malgré la douleur et l’étourdissement, elle sent son estomac lui remonter dans la gorge et un frisson la secouer du bas du dos à la racine des cheveux.

Sur la table, les quatre chandeliers sont surplombés de quatre flammes violettes constantes. Leur lumière froide vient éclairer sans délicatesse la carte et la statuette, posée en son centre comme si elle avait toujours été là. La tache, sombre à nouveau, déborde de son socle comme une mare de sang.

Et un murmure vient remplir son esprit, couvrant les questions d’Andrée.

Tout est en place maintenant.

Puis la statuette se met à fondre, dégoulinant puis disparaissant dans la carte.

Andrée, à ses côtés, écarquille de grands yeux en tenant ses mains l’une contre l’autre pour les empêcher de trembler. Elle se tourne à nouveau vers Katerin, sa voix éclatant en un hurlement. « Qu’est-ce que c’est que ça ?! Qu’est-ce que tu as fait ?! »

Kat s’approche lentement de la table, refusant de comprendre ce que ces yeux lui font voir. Elle se penche avec précaution au-dessus de la table, au-dessus de la carte. Au-dessus de la tache, qui grandit toujours.

En son centre, elle croise le regard d’un dessin mal esquissé d’un visage. Un des yeux lui rend son regard terrifié, tandis que l’autre semble rire. Le clin d’œil que lui fait le visage de l’Entité déclenche un hurlement chez la ménestrelle, se rejetant en arrière les yeux fermés.

Avec mes remerciements.

Avec un grand fracas juste au-dessus de leurs têtes, tous les oiseaux noirs logeant dans les combles du manoir s’envolent en réponse au cri de Katerin. Andrée, terrifiée, la prend dans ses bras, tente de la faire taire, panique, la gifle de toutes ses forces.

Kat finit par reprendre contrôle dans une grande inspiration. Elle cligne une fois des yeux, repousse lentement Andrée, puis se dirige à grandes enjambées vers la porte, bien décidée à sortir du manoir. La menuisière la suit avec hésitation. « Katerin, tu fais quoi ? »

La ménestrelle répond sans se retourner, déjà à la porte du bureau. « Je sors. On sort. »

« Mais on est là pour apprendre des choses ! » Elles passent le rideau.

Katerin se retourne en haut des escaliers « Tu n’en as pas assez appris, là ? » Elle fait des grands gestes inutiles. « On a la confirmation que cette statuette est…était en rapport avec la carte, la tache. » Elle attaque la descente. « J’ai pas besoin d’en savoir plus pour confirmer le lien avec les Pélerunes. Cette table est maudite, ces prophéties sont maudites, cette statuette est maudite, et si on a de la chance, on est maudites nous aussi ! » Elle se met presque à courir vers la porte du manoir quand elle atteint la dernière marche.

« Katerin, attends ! » Andrée dévale les marches derrière la ménestrelle. « Attends, il y a forcément d’autres choses à comprendre ! Où est le Comte, qu’est-ce qu’il a fait, pourquoi ? » Elle semble avoir complètement oublié la mention qu’en a faite Katerin il y a un quelques instants.

Pas loin. Il attend. Parce que je lui ai parlé. Lui ai fait comprendre.

Andrée attrape l’épaule de Katerin avec la force du désespoir pour essayer de l’arrêter. « Katerin, moi aussi j’ai peur, merde ! Mais il faut qu’on en sache le plus possible pour que tout se passe bien lors du rituel. »

Les yeux de la ménestrelle s’assombrissent soudainement, et elle repousse la charpentière avec violence.

« Peur ? Peur ?! Tu oses me dire ça ? Je vois bien que tu es fascinée par tout ce morbide. La seule chose dont t’aies peur, là, c’est de moi, parce que je suis la seule de nous deux à avoir des réactions normales ! T’as juste peur d’être cinglée ! »

« C’est pas moi qui aie mis cette foutue statuette sur la table, si ? Et tu me parles de réactions normales ? » Andrée s’avance à nouveau de Katerin avec précaution. La ménestrelle lui rentre dedans presque la tête la première, l’envoyant valser sur deux mètres.

« Je sais pas ce qu’il s’est passé, putain ! Et je veux pas que ça se reproduise ! Alors oui, je me tire ! Tu restes ici si tu veux, mais je pense être plus utile vivante là-bas que crevée ici. »

La charpentière reprend son souffle et regarde ses pieds. « D’accord. Je reste. Tant pis pour toi. »

Katerin la regarde relever la tête vers elle, soupirer, puis retourner vers les escaliers en lui tournant le dos. La ménestrelle ouvre lentement ses poings qu’elle serrait de toute ses forces, puis retourne vers la porte du Manoir.

Quand elle arrive dehors, l’esprit encore enflammé de terreur, elle entend résonner, par-dessus le bruit de son cœur battant à tout rompre, la voix.

C’est très bien. Une de moins.