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Comment devient-on tueur en série

Dans chaque cuisine ordinaire il y a une armoire, un tiroir ou un placard dont l'unique fonction est de recueillir ce qui ne trouve pas sa place.

Ma cuisine ne fait pas exception. Deux tiroirs et une armoire servent d'orphelinat. Ce qu'ils contiennent ? Aucune importance. Information inutile. Voire dangereuse. Imaginez découvrir l'Objet — un trombone, une pile oxydée, un vieux mouchoir… Obsession, insomnie, déréalisation, toxicomanie, prostitution.

Suicide.

Je contemple un couvercle commandé par erreur. Dangereux ?

L'armoire déborde. A chaque ouverture les objets s'en échappent. Libres. Imprécations à l'endroit du dernier qui y mit la main.

Meurtre.

J'étais le précédent.

Suicide.

Non. C'est quelqu'un d'autre. On est toujours le con de quelqu'un. Mais pas de soi-même.

Ce sera meurtre.


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Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Je décroche. Le brouhaha devient un souffle. Je glisse. Je prends une bouchée. Je reviens. La sauce est bonne, pas trop grasse mais gourmande.

Sauce, beurre. Demi-sèche, demi-sel.

Hello !

Je suis là et ici. En même temps. Là je bavarde, mange et gronde le chat, ici je me souviens que Houellebecq m'a donné du mal. Comme Camus. Mais Albert est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Ce n'est pas moi c'est le chat. Miam.

Là : il va moins manger, c'est tout bon pour le portefeuille ça. C'est un morfal. Ici : pourquoi une demi-sèche ? Enfin c'est son choix. Il est grand, il est libre. Comme Sisyphe. Et Prométhée ? Je l'ignore. Faudrait voir.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Là : je débarrasse la table, fais la vaisselle, prépare le thé du soir, m'installe près de ma femme. On va se faire une niaiserie. Ou faire les charognards.

Ici : je m'allume une clope, light. Demi-cancer.


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Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne.

J'ai ramassé La Chute qui, du coup, n'en est plus une. Logique. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Et si c'était la bonne ?

La Chute rechute.

Dans l'oubli ?

Je suis tombé sur La Chute.

C'est toujours dès potron-minet, dans une glace embuée, que je me vois auteur reconnu et courtisé. J'suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis, j'ai mon chat. Mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture se brouille. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego et fera sourire mon surmoi. “Ah, ça ? La Chute d'Albert Camus”.

Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je suis le plus authentique frondeur que vous rencontrerez. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et j'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste injuste. Je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

The Cure a chanté Camus : Killing an Arab. Un carton qui en chante un autre.

Mais il est temps. Même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte.

Clac.


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