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Comment devient-on tueur en série

Dans chaque cuisine ordinaire il y a une armoire, un tiroir ou un placard dont l'unique fonction est de recueillir ce qui ne trouve pas sa place.

Ma cuisine ne fait pas exception. Deux tiroirs et une armoire servent d'orphelinat. Ce qu'ils contiennent ? Aucune importance. Information inutile. Voire dangereuse. Imaginez découvrir l'Objet — un trombone, une pile oxydée, un vieux mouchoir… Obsession, insomnie, déréalisation, toxicomanie, prostitution.

Suicide.

Je contemple un couvercle commandé par erreur. Dangereux ?

L'armoire déborde. A chaque ouverture les objets s'en échappent. Libres. Imprécations à l'endroit du dernier qui y mit la main.

Meurtre.

J'étais le précédent.

Suicide.

Non. C'est quelqu'un d'autre. On est toujours le con de quelqu'un. Mais pas de soi-même.

Ce sera meurtre.


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Mon épouse termine ses ablutions vespérales. J’attends mon tour. Notre syntaxe fonctionne comme le HTML : première balise ouverte, dernière fermée.

Je regarde le plafond. Rouge. Lambrissé. Les chanfreins courent sur toute la longueur. Rectilignes. Comme une autoroute. Comme la E40.

Je fais demi-tour.

Mardi. Vingt-et-une heures trente-trois. Nous revenons du judo. J’aime la quiétude nocturne de l’autoroute. Je ralentis. Pas trop : juste de quoi en profiter. J e ne suis pas maître de la distance mais du temps à la couvrir. Mon passager n’a rien remarqué, l’adolescence est bruyante. La tempête avant le calme.

Mardi. Vingt-et-une heures cinquante-cinq. Je m’engage sur la sortie. J’ai vieilli de vingt-deux minutes. J’ai mis cinq minutes de plus qu’indiqué par Google Maps.

J’ai résisté.

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Je ne parle plus à ma mère. Vous le savez. Depuis des années. Si le souvenir de l'incident qui déclencha la rupture est encore clair, son étiologie s'est perdue dans les limbes du Pacifique. Nous ne sommes pas en conflit. Elle n'a rien à se faire pardonner. Elle n'a pas été la pire des mères. Pas la meilleure non plus.

Câlins et baffes. Cadeaux et punitions. Rythme d'une enfance normale. J'ai été désiré mais je suis arrivé trop tôt. Elle avait dix-huit ans quand je vins au monde, quarante quand j'y advins rétif et questionnant le rire de mon père, quarante-cinq quand j'entrai dans les turbulences de l'adolescence. A l'âge où je découvrais l'insouciance et la rébellion, elle devait les abandonner. Pour toujours.

Que je ne commette pas les mêmes erreurs, tel était son mantra. Alors j'en ai fait d'autres. Par dizaine. Par camions entiers. La transmission est parasitée par la certitude de notre unicité.

Ma mère n'a pas fait d'études. J'ai patiné. Pas à l'école. Après. Elle ne s'est pas réalisée, j'ai terminé une maîtrise en criminologie. Mon cours préféré en terminale c'était le cours de religion parce qu'il n'en était pas question mais de philosophie. La criminologie comme un emplâtre. Erreurs différentes, résultat identique.

Je dois à ma mère ce que je ne suis pas. Le reste ne dépend que de moi. Ce n'est pas l'école qui m'a dicté mes codes. Ni le rap, même si j'ai vécu — un temps — dans une cité. Je ne parle plus à ma mère. N'en parlons plus.


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Pourquoi l'homme s'est-il mis à écrire ? Je ne parle pas des raisons mais de La raison. L'irritation primale : “bon, maintenant, il y en a marre de répéter la même chose, je vais l'écrire une bonne fois pour toutes !”.

Mésopotamie du sud, bien avant notre ère. Le soleil se lève. Ahum se réveille, s'étire, se lève, déjeune, embrasse sa femme, prend son char — de fonction — et se rend à son travail. Journée ordinaire d'un cadre sumérien moyen. La journée coule comme l'Euphrate. Ou le Tigre. Vous le ferez vous-mêmes j'en suis certain.

Que les Amérindiens d'Alaska inventassent l'écriture et c'est l'histoire d'Ours-qui-va-vite que je conterais. Si le nez de Cléopâtre VII...

La journée coule disais-je. Comme la digestion d'Ahum dont l'après-midi se passe assis — ou accroupi — sur ce qui deviendra le pot, le trône, la cuvette...

Il n'a pas prévenu ses collègues — et pour cause — qu'il siégeait. C'est le défilé. Et notre malheureux dysentrique de rabâcher ses symptômes. Palabres, crampes, chaleur. La soif. Inextinguible.

L'idée surgit. Elle traversera le temps, sera de toutes les guerres, de toutes les conquêtes, de toutes les explorations, de toutes les découvertes.

La gourde.

Le reste n'est qu'écriture.


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Hier au souper — au dîner — l'aîné annonce qu'il va faire une demi sèche. Je décroche. Le brouhaha devient un souffle. Je glisse. Je prends une bouchée. Je reviens. La sauce est bonne, pas trop grasse mais gourmande.

Sauce, beurre. Demi-sèche, demi-sel.

Hello !

Je suis là et ici. En même temps. Là je bavarde, mange et gronde le chat, ici je me souviens que Houellebecq m'a donné du mal. Comme Camus. Mais Albert est mort. On ne dit pas du mal des morts. Alors c'est lui qui prend. Ce n'est pas moi c'est le chat. Miam.

Là : il va moins manger, c'est tout bon pour le portefeuille ça. C'est un morfal. Ici : pourquoi une demi-sèche ? Enfin c'est son choix. Il est grand, il est libre. Comme Sisyphe. Et Prométhée ? Je l'ignore. Faudrait voir.

La peste ? C'est Dieu — et Camus. L'homme ? C'est Dieu. Hitler ? C'est... La Fontaine — La raison du plus fort est toujours la meilleure. Girard en chantre de la mauvaise foi. La Fontaine en bouclier de Dieu. Hitler en chancre de La Fontaine. Dieu dédouané. C'est ça le libre-arbitre.

Là : je débarrasse la table, fais la vaisselle, prépare le thé du soir, m'installe près de ma femme. On va se faire une niaiserie. Ou faire les charognards.

Ici : je m'allume une clope, light. Demi-cancer.


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Je suis tombé sur La Chute. Cent-cinquante pages, deux centimètres d'épaisseur maximum. Pas de quoi affoler mon oreille interne.

J'ai ramassé La Chute qui, du coup, n'en est plus une. Logique. J'en ai repris la lecture — c'est la troisième fois. Il m'a fallu trois essais pour arrêter de fumer. Et si c'était la bonne ?

La Chute rechute.

Dans l'oubli ?

Je suis tombé sur La Chute.

C'est toujours dès potron-minet, dans une glace embuée, que je me vois auteur reconnu et courtisé. J'suis pas objectif avant mon premier café. Verdict vespéral : dix pages et c'est l'indigestion. Camus n'est pas ma came. Tant pis, j'ai mon chat. Mais il ne peut venir dans le lit avec nous. Le mariage a ses revers.

Je tourne les pages. Ma lecture se brouille. Clamence m'emmerde. Mais il faut que je tienne jusqu'à la question libératrice, celle qui flattera mon ego et fera sourire mon surmoi. “Ah, ça ? La Chute d'Albert Camus”.

Celle qui fera de moi un stéréotype sur pattes.

Je suis le plus authentique frondeur que vous rencontrerez. Pensez ! Un gars qui lit Camus et qui n'aime pas les sushis ! Comment ? Mais bien sûr que si ! J'ai fini l'Etranger et j'ai compris le tiraillement moral des Justes. Je ne veux pas être un Juste injuste. Je veux juste être. Avant de ne plus être. Je sais que ça arrivera. J'ai fait des études.

The Cure a chanté Camus : Killing an Arab. Un carton qui en chante un autre.

Mais il est temps. Même si je me sens bien céans, il me faut remonter la colline avec ma pierre. Je me rhabille, tire la chasse et ferme la porte.

Clac.


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Dimanche matin. Je me brosse les dents. Je rêve ma vie d'auteur. Pull-over au col roulé, lunettes en écailles, pipe au bec. Dans mon bureau encombré de livres, je crée une histoire. Ex nihilo. Comme Lui.

Enfoncé dans le divan, je regarde le poêle. La flamme danse. Dans quelques minutes je vais me faire cuire un oeuf — sans que personne ne m'y envoyât. Le libre-arbitre dans son expression la plus pure. — et griller deux tartines.

Hier c'était soirée entre amis. Ils ont un fils doué en écriture. Et si j'étais moins bon qu'un écolier ? Deux options : une charge gavée de testostérone — Qu'il mouche déjà le lait qui coule de son nez —; ou l'élégie — Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?. Il y a une troisième voie ? Oui, c'est vrai. Mais Il est mort à ce qu'il paraît.

Il — le fils, hein — n'a pas d'inclination pour les lettres.

Ouf.

Je n'aurai pas à sauter du pont Mirabeau. Je l'aime bien ce gamin. La soirée coula, tranquille comme La Seine. Ou la Senne. Mais d'un autre pont alors. Trois cafés. L'indignité évitée. Les dithyrambes professorales remémorées avec tendresse — l'admiration de mes pairs, la désolation de mon père. Et de ma mère. Faudra qu'on en reparle de ma mère. Sans doute.

La brosse à dents sonne. Six heures en trois minutes. J'ai l'esprit de synthèse. Je ne suis pas Tolstoï.


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Salut à toi, lecteur.

J'aurais, il est vrai, pu – dû ? – y attacher l'épithète “potentiel”. Tant il est possible que jamais tu ne voies ces lignes. Je te prends la main et t'amène au bord de mon univers.

Personne – ou presque – ne lit le prologue. Je ne les lis jamais pour ma part. Mais il m'a paru bon de m'y plier. Pour te prévenir. De quoi ? Aucune importance.

La seule raison d'être de ce passage, c'est de me protéger derrière un “Je t'avais prévenu”. Te voilà prévenu.

Ulysse a fait un beau voyage, il est heureux. Je ne peux te proposer que le voyage

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Je suis né, j'ai grandi, étudié, me suis marié. J'ai des enfants. J'aime les chats, le chocolat, la bière et le whisky japonais. Je fais comme tout le monde, je finance la recherche contre le cancer, j'espère qu'il n'aura pas ma peau.

Je vis en attendant de ne plus vivre. Comme tout le monde. En attendant de comparaître devant Anubis j'écris. Et je fais du sport. Un peu. Je ne suis pas pressé.

Je suis Belge. Je n'en rajoute pas. C'est assez cliché comme ça. Mon grand-père était Italien. Un homme exceptionnel, un modèle de subversion. Pensez ! Un Italien qui n'aime pas les pâtes !

J'ai un frère qui a toujours soif. Et une mère qui n'aimerait pas mon ton.

J'ai eu un père et un papa qui n'était pas le premier. Je sais, il y en a qui ont de la chance. Du premier je tiens mes sourcils broussailleux et les poils dans le nez. Du second la certitude que la génétique ne fait pas les papas.

Ma femme est ingénieure. Je l'aime. Mes enfants aussi je les aime. C'est obligé. En ce qui concerne les enfants.

Je souhaite la paix dans le monde. Je ne souhaite pas la disparition des Miss Belgique, de France ou d'ailleurs. Il faut sauvegarder la biodiversité. Même si on n'a pas besoin de poupées en maillot pour nous rappeler que ce n'est pas bien de faire la guerre.

Tout est dit.


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Nous sommes des entités biologiques. Nous produisons des déchets. La sphère professionnelle qualifie le processus de pause biologique. La sphère privée permet une plus grande liberté d'expression, mais le résultat est le même. On se retrouve assis – ou accroupi – le cul à l'air, condamné au désoeuvrement.

C'est le moment où, tel Sisyphe, nous descendons la colline. Moment subversif où surgit la liberté. Plusieurs fois par jour.

Je suis au pied de ma colline. Je me rhabille, tire la chasse. Je reprends ma pierre.


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